Les États-Unis, puissance mondiale

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1 - La Première Guerre Mondiale

Sans doute, la déclaration de guerre des États-Unis à l’Allemagne, le 4 avril 1917, peut être considérée comme l’aboutissement de la politique interventionniste esquissée depuis Théodore Roosevelt. L’opinion américaine tenait  à sa neutralité et considérait qu’elle n’avait aucun intérêt direct dans le conflit en cours. La communauté d’origine pouvait jouer dans les deux sens puisque à côté du vieux fonds anglo-saxon existait une nombreuse colonie germanique. L’argument démocratique n’avait pas davantage de poids, puisque l’autocratique Russie se trouvait dans le camp des démocraties occidentales. En fait, ce qui a motivé l’intervention américaine en 1917, comme la seconde guerre d’Indépendance un siècle plus tôt, ce sont les atteintes aux droits des neutres sur mer, en l’occurrence les torpillages systématiques de la marine allemande. Pour les Américains, la guerre n’est devenue idéologique que du jour où les Russes ont été éliminés, donc plusieurs mois après leur déclaration de guerre.

Si courte qu’ait été l’intervention militaire américaine, elle n’en a pas moins été décisive, car elle est venue au moment où les Alliés étaient en proie à la lassitude. L’arrivée massive d’approvisionnements et de munitions, le débarquement de troupes jeunes et fraîches eurent un poids dans la décision de 1918 et assurèrent à Wilson un rôle dans les discussions d’armistice et de paix. Les quatorze points servirent de base aux négociations, avec l’accord des autres Alliés qui avaient assumé la charge militaire depuis le début. Ainsi se développa un malentendu que Wilson ne perçut jamais : les Américains étaient intervenus pour défendre la liberté des mers et les Alliés, sans tenir à s’engager de façon permanente avec les puissances de la vieille Europe. Wilson crut pouvoir engager son pays, et se trouva désavoué par le Sénat quand il lui soumit le traité de Versailles (novembre 1919). Il fut désavoué par les citoyens qui, aux élections de 1920, votèrent en majorité pour un Républicain falot, W. C. Harding.

2 - La prospérité

Business as usual, return to normalcy, tels sont les slogans qui assurent aux Républicains (1920-1932), une nouvelle période de prépondérance, jusqu’à la crise de 1929. Neuf années de vie matérielle facile, d’illusions, au cours desquelles le visage des États-Unis a changé. Les Américains ont découvert l’automobile, qui transforme leur genre de vie : ils désertent les villes pour aller s’installer dans des banlieues aérées, abandonnant les zones urbaines aux pauvres et aux Noirs. Ils découvrent les avantages de l’électricité dans ses  applications ménagères, si bien que leurs demeures se transforment en laboratoires. Les monstres sacrés du cinéma sont représentatifs de ce nouvel univers. Les Américains se lancent dans les affaires, achètent des actions qu’ils revendent quelques semaines plus tard avec bénéfice. Loin de l’inconstante Europe, tout semble leur réussir, et avant tout le passage d’une Amérique hier imprégnée de puritanisme à une Amérique de plaisirs et de jouissances.

L’envers du tableau fait apparaître des tares. D’abord, l’extraordinaire développement du gangstérisme, favorisé par l’impuissance sinon la complicité de la police, stimulé par la prohibition inscrite dans le 18e amendement ratifié en 1919. C’est la grande époque des bars clandestins, des maisons de rendez-vous, des speak-easies, des bootleggers. Une hystérie anti-étrangère se développe dans un pays jadis ouvert aux émigrants. Le Ku-Klux-Klan, inactif depuis la Reconstruction , resurgit au lendemain de la guerre et impose la terreur dans le Sud et plusieurs grandes villes. Pour protéger l’américanisme, le Congrès restreint l’immigration étrangère par un système de quotas, adopté en 1921 et aggravé en 1924. La justice se laisse gagner par cette psychose chauvine et condamne à la chaise électrique deux anarchistes italiens, Sacco et Vanzetti, pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Cette flambée nationaliste se mue en antipapisme, comme aux beaux jours du puritanisme, et provoque la défaite d’Al Smith, candidat démocrate aux élections de 1928. Les États-Unis se donnent bonne conscience, face à une Europe en proie à des convulsions.

Bien que les États-Unis aient rejeté le pacte de la Société des Nations et qu’ils aient signé un traité séparé avec l’Allemagne, ils ne se désintéressent pas de l’Europe. Jamais auparavant, ils n’ont été étroitement associés à son avenir économique. La guerre a eu pour effet de transformer la position financière internationale des États-Unis qui, de pays débiteur, sont devenus créanciers et financent le relèvement européen. Les Alliés ont contracté des dettes qu’ils s’engagent à rembourser dans la mesure où l’Allemagne paiera les réparations. Or l’Allemagne ne peut survivre qu’avec les crédits des anciens belligérants et des États-Unis. De là, un circuit financier qui les lie à l’Europe et les amène à patronner les plans Dawes (1924) et Young (1929) de relèvement de l’Allemagne. Dans le domaine naval, ils estiment leur sécurité assurée par les accords de Washington (1922) qui limitent le tonnage des flottes de combat. Ils s’associent aux tentatives d’Aristide Briand (pacte Briand-Kellogg) pour mettre la guerre hors la loi. Leur isolationnisme est relatif et traduit moins leur volonté de se couper du monde extérieur que celle d’exclure des engagements automatiques (non-entanglement).

3 - Dépression et New Deal

Cette prospérité qui semblait durable prend fin les 4 et 29 octobre 1929, par une chute des cours en bourse à Wall Street. Quelques craquements s’étaient  produits, mais personne n’en avait tenu compte. Des dizaines de millions de titres sont jetés sur le marché par des actionnaires affolés ; la baisse nourrit la baisse ; les banques se trouvent à court d’argent et sont obligées de fermer leurs guichets ; les particuliers et les entreprises sont atteints par la dépréciation de leur capital. En dix jours, les cours moyens ont baissé de 50 % et ne cessent de tomber. Ce n’est pas le premier krach boursier, car les Américains sont des spéculateurs et ont connu d’autres paniques financières, mais les indices économiques sont alarmants : les fermiers ont des stocks invendables et souffrent de la chute des prix ; les entreprises, dont la trésorerie est gênée, licencient leurs ouvriers. Il y a 4 millions de chômeurs en 1930, 7 millions en 1931, 11 millions en 1932, soit plus du quart de la population active. La machine industrielle se grippe au point que la production tombe, en 1932, à moins de la moitié de son niveau de 1929. À l’optimisme a succédé la torpeur, etc’est le désespoir des millions de sans-travail, parmi lesquels de nombreux cols blancs.

L’administration républicaine au pouvoir, dirigée par le technicien qu’est le président Herbert C. Hoover, prend des mesures d’urgence, tout en demeurant persuadée que la prospérité est au coin de la rue, c’est-à-dire que les affaires reprendront comme dans les crises précédentes. Loin d’apporter une solution, les années passent sans que la situation s’améliore car les prix ne cessent de baisser. Dans ce contexte dramatique, les élections de 1932 ont une signification symbolique : le candidat démocrate, Franklin D. Roosevelt, l’emporte par 22,8 millions de voix contre Hoover qui en obtient seulement 15,8. Il a la majorité dans 42 États sur 48, c’est un véritable raz de marée qui installe pour vingt ans les démocrates au pouvoir. Le nouveau président a été élu sur un style car il a compris que la crise était au moins autant psychologique qu’économique. Il faut redonner confiance aux Américains et agir. Comment ? Franklin D. Roosevelt n’en sait rien lui-même, car il est opportuniste et compte autant sur son charme personnel, sur ses entretiens au coin du feu, à la radio, que sur des mesures techniques. Il a le mérite de s’entourer d’une équipe remarquable, le brain trust, composée de banquiers et de professeurs, chez qui l’intelligence et le bon sens l’emportent sur la technicité.

En cent jours, du 9 mars au 16 juin 1933, est prise une série de mesures destinées à redresser l’économie. L’État se charge d’amorcer la reprise (pump-priming) en ouvrant des crédits aux entreprises, en lançant une politique de travaux publics, en pratiquant un déficit budgétaire systématique. Pour lutter contre le marasme, il faut élever le niveau de vie des consommateurs en augmentant les salaires, ce qui postule l’abandon de l’étalon-or et une dévaluation du dollar. Pour réamorcer le crédit, sans lequel l’économie ne peut se relever, des mesures de sauvetage viennent aider les banques ; fermées depuis plusieurs années, elles reprennent leurs activités. Pour soutenir les régions défavorisées, des programmes sont financés par l’État fédéral : telle la Tennessee Valley Authority, dont les barrages doivent attirer des industries dans le Sud touché par la crise. Les fermiers sont invités à réduire les surfaces cultivées et sont assurés, en contrepartie, d’un prix minimum pour leurs productions (Agricultural Adjustment Act). De même, les industriels doivent s’entendre entre eux, au moyen de codes de loyale concurrence, pour fixer leurs prix et éviter une concurrence inutile (National Industrial Recovery Act). En quelques semaines, l’économie libérale est balayée par une intervention sans précédent de l’État.

Les mesures prises redonnent confiance aux Américains. La production repart, le niveau de vie se relève, le chômage diminue ; ce n’est pas le coup de fouet que l’on pouvait espérer. Des oppositions se développent, parmi les patrons, qui jugent  pesante la tutelle de l’État, parmi les Républicains jaloux du succès de leurs adversaires, des juristes imbus de libéralisme. Elles trouvent leur expression dans la Cour suprême qui déclare inconstitutionnelles deux des mesures fondamentales, l’AAA et le NIRA (1935 et 1936). Est-ce la fin du New Deal ? Non, car les élections présidentielles de 1936 constituent un plébiscite en faveur de Franklin D. Roosevelt, qui écrase son adversaire républicain par 27,7 millions de voix et 523 mandats, contre 16,6 et 8 mandats. Victoire sans précédent, au cours de laquelle deux petits États, le Vermont et le Maine, ont voté républicain. Le verdict populaire consolide la position de Franklin D. Roosevelt en lui permettant de faire l’économie d’un combat contre la Cour suprême, qui se soumet, et de continuer la lutte pour le relèvement de l’économie et la réhabilitation des victimes de la crise. Il entreprend un second New Deal caractérisé par des mesures sociales, dans l’esprit des réformateurs qui, depuis le début du siècle, ne cessaient de dénoncer les injustices du capitalisme américain : reconnaissance légale des syndicats, création de pensions (sécurité sociale), signature de contrats collectifs dans les entreprises ou professions. Les résultats ne furent pas probants : après une reprise en 1936 et au début du 1937, une récession toucha l’ensemble de l’économie américaine à la fin de cette année. Le revenu national tomba de 13 %, l’emploi de 30 %, les profits de 78 %. Une reprise s’amorça en 1938, mais précaire.

Le New Deal a marqué les États-Unis et sur le plan des résultats, il ne peut être considéré comme un succès. Dix ans après le début de la crise, les États-Unis n’avaient pas encore retrouvé leur niveau antérieur de production et leur revenu national. Le New Deal demeure fondamental dans la mesure où il a donné un style et une dimension nouvelle à l’État fédéral : il a accru ses pouvoirs dans le domaine économique et social, s’est fait le défenseur des humbles et des opprimés, est devenu le centre d’impulsion et de décision dans l’ensemble du pays. C’est dans ce sens qu’on peut parler d’une révolution du New Deal, qui a rendu confiance au peuple américain.

4 - La Seconde Guerre Mondiale

Absorbé par la politique intérieure, Franklin D. Roosevelt n’a pu prêter qu’une attention distraite aux problèmes internationaux. La crise inclinait le pays à se replier sur lui-même, d’autant plus que les États européens, arguant de leurs difficultés, refusaient de payer leurs dettes. Il faut noter la plus grande flexibilité du président à l’égard des républiques latino-américaines et caraïbes et sa conception libérale du panaméricanisme. L’emprise américaine sur Cuba, Haïti et la République dominicaine se desserre. À partir de 1935, les menaces qui apparaissent en Extrême-Orient et en Europe modifient la position américaine, fidèle à la neutralité : il ne s’agit pas de braquer une opinion publique encore sous le coup des mauvais souvenirs de la Première Guerre mondiale, quoique sensibilisée aux menaces qui pèsent sur la démocratie. Si le Congrès accepte le cash and carry (payez et prenez) quand éclate la guerre en Europe, le président refuse de soutenir la France défaillante de 1940. Mais la réélection de Franklin D. Roosevelt en 1940, contrairement à toutes les traditions, et en dépit d’une majorité moindre qu’en 1936, consolide sa position et lui permet d’aider au maximum la Grande-Bretagne demeurée seule dans la lutte (loi prêt-bail). Il témoigne ses sympathies au camp des démocraties dans la charte de l’Atlantique, rédigée avec Churchill, dans la ligne des quatorze points de Wilson. Les États-Unis s’acheminent vers une intervention que précipite l’attaque japonaise sur Pearl Harbor (7 décembre 1941).

Pendant quatre ans, leur histoire se confond avec celle de la guerre, qu’il ne saurait être question de résumer ici. L’Amérique devient le pivot de la coalition, aussi bien en ce qui concerne la production que la direction des opérations militaires. Les usines produisent des dizaines de milliers de camions, d’avions, de tanks, de canons, de liberty ships. Grâce à l’aide de savants étrangers, des recherches sont poursuivies en vue de la fabrication de l’arme atomique qui explose pour la première fois, au début de 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique. Les conférences de Casablanca (janvier 1943), de Téhéran (novembre-décembre 1943), de Yalta (février 1945) jettent les bases de la paix future. Aux élections de 1944, Franklin. D. Roosevelt est réélu à la présidence, mais à peine a-t-il pris les fonctions de son quatrième mandat qu’il meurt (12 avril 1945), terrassé par les fatigues de la plus longue présidence américaine.

L’épuisement de la Grande-Bretagne et les prétentions de l’Union soviétique donnent aux États-Unis des responsabilités étendues dans un monde en proie au chaos, à la misère et au désespoir. Allaient-ils l’abandonner à son sort ou continuer à mettre à sa disposition les moyens dont ils disposent ? L’opinion américaine paraît décidée à ne pas revenir aux errements de 1919. Les États-Unis adhèrent à la charte des Nations unies, proposent leur aide aux peuples libres qui veulent défendre leurs institutions démocratiques acceptent la signature d’un traité de coopération militaire avec l’Europe occidentale (pacte de l’OTAN, 4 avril 1949). Les Américains maintiennent des troupes en Europe, prêtes à riposter à toute menace soviétique (blocus de Berlin, 1948-1949), aussi bien qu’en Extrême-Orient où, de 1950 à 1953, la Corée a vu s’affronter les forces des camps impérialiste et communiste. À la paix s’est substituée la guerre froide qui, à peine terminée en un point du globe, se rallume ailleurs. Du moins, la possession de la bombe atomique crée-t-elle l’équilibre de la terreur. Les Américains sont condamnés à un rôle de gendarmes dans un monde en ébullition.

  Source : Encyclopédie Universalis