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La guerre a creusé un abîme entre
ce qui s’est passé avant et ce qui s’est produit ensuite... Je n’ai pas
l’impression de vivre dans le pays où je suis né. (Georges Ticknor, 1867)
1 - L'élection de Lincoln
Les élections de 1860 jouent un rôle
décisif. Le Parti démocrate est divisé sur le choix du candidat : les démocrates
du Nord présentent le sénateur de l’Illinois, Stephen Douglas, homme de
compromis qui veut ménager le Sud, tandis que ceux du Sud lui ont préféré
John Breckinridge, partisan de l’esclavage. La convention républicaine préfère
Abraham Lincoln à William H. Seward, qu’elle estime trop engagé. Enfin un
quatrième parti, qui prend le nom d’Union constitutionnelle, formé de
dissidents des démocrates et de partis mineurs, se rallie sur le nom de John
Bell, du Tennessee. Dans l’âpreté de la lutte, aucun des candidats ne
remporte la majorité absolue. Lincoln est le vainqueur dans tous les États du
Nord et de l’Ouest, avec 1 860 000 voix et 180 mandats électoraux. Malgré
ses 1 383 000 voix, Douglas n’a réussi à enlever que deux États, le
Missouri et le New Jersey, et apparaît comme le grand vaincu. Breckinridge a
entraîné le Sud et, avec moins de voix que Douglas (848 000), dispose de 72
mandats. Enfin Bell obtint une place modeste dans trois États intermédiaires,
la Virginie
, le Kentucky et le Tennessee (39 mandats). Minoritaire quant au nombre de voix,
Lincoln l’emportait par le total des mandats. Jamais dans le passé la
coupure géographique n’était apparue nettement : le Nord et l’Ouest contre
le Sud.
L’élection de Lincoln fut le signal de la rupture. Les idées du
nouveau président étaient connues depuis qu’un débat l’avait opposé, en
1858, lors des élections sénatoriales dans l’Illinois, à Stephen Douglas. Il
était hostile à l’esclavage et fervent partisan du maintien de l’Union, fût-ce
au prix de concessions. Sans même attendre la prise de fonctions,
la Caroline
du Sud décida de sortir de l’Union (20 décembre 1860), considérant, en
vertu de la thèse qu’elle avait opposée à Jackson en 1832, qu’elle en
avait le droit. Dans les six semaines qui suivirent, cinq autres États firent sécession
: Géorgie, Floride, Alabama, Mississippi et Louisiane, tous situés dans le Deep South. Rejoints par le Texas, ils rassemblèrent une convention
à Montgomery (Alabama) en février 1861, qui prit la décision de former un
nouvel État, les États confédérés d’Amérique, avec une Constitution et
un exécutif présidé par Jefferson Davis
2 - La guerre de Sécession (the
Civil War)
Le Nord se trouvait placé devant le
fait accompli et la question de l’esclavage était dépassée. Aucun compromis
ne paraît plus possible entre le Nord, qui refuse au Sud le droit de faire sécession,
et ce Sud qui s’est déjà donné un gouvernement. Le 12 avril 1861 se produit
l’événement décisif : les Confédérés ouvrent le feu sur le fort Sumter,
occupé par des troupes de l’Union à l’entrée de la baie de Charleston et
contraignent la garnison à se rendre. La guerre civile avait éclaté.
Ce conflit met aux prises pendant quatre ans (12 avril 1861 - 9 avril 1865) les
23 et bientôt 24 États du Nord et les 11 États confédérés, 22 millions de
nordistes contre 9 millions de sudistes (y compris 3,5 millions d’esclaves).
Comment a-t-il été aussi long ? Le nombre et la puissance industrielle étaient
du côté du Nord, mais le Sud luttait pour sa survie et possédait des qualités
militaires, au niveau des troupes et du commandement. Le général Robert E. Lee
fut, pour le Sud, un chef de valeur, tandis que Lincoln chercha un stratège
et le trouva vers la fin en la personne d’Ulysses S. Grant. Le Sud bénéficia
de la sympathie des puissances européennes, mais le blocus établi le long de
ses côtes par la flotte de l’Union limita les possibilités d’aide
militaire et rendit vains les espoirs des planteurs de valoriser leur coton. La
puissance militaire a basculé tardivement au profit du Nord qui a pu en tirer
toutes les virtualités. La guerre de Sécession est une guerre de type moderne,
fondée sur la puissance industrielle : rôle considérable de l’armement et
des chemins de fer, qui s’explique par les effectifs mobilisés (2 millions
d’hommes au Nord, 1 million au Sud) ; ampleur des batailles, qui,
contrairement à celles de Magenta ou de Solferino, exactement contemporaines,
opposent pendant une semaine des centaines de milliers de combattants.
Cette guerre a laissé une marque indélébile dans la conscience américaine,
un peu comme
la Révolution
française en France. Des familles se trouvèrent séparées et divisées,
voire opposées dans les combats; des ruines, comme celles d’Atlanta, rappelèrent
aux survivants l’âpreté de la lutte ; une véritable coupure apparut dans
l’histoire américaine, avant et après. Les Confédérés ne pardonnèrent
jamais aux Yankees leurs excès et les humiliations qu’ils durent subir, et
un folklore vivant entretient sur les champs de bataille du Sud le souvenir des
vertus chevaleresques dont firent preuve les ancêtres. Plus que la guerre
d’Indépendance, la guerre de Sécession fut une révolution. L’Amérique
industrielle l’emporte sur l’Amérique agrarienne, les villes et les ports
sur les campagnes, le chemin de fer sur la charrue, les pionniers et les
ouvriers sur l’ancienne aristocratie. C’est la revanche de Jackson sur
Jefferson.
La campagne de Sherman à travers
la Géorgie
a décidé de l’issue de la guerre. Le 9 avril 1865, le général Lee
capitulait dans le tribunal d’Appomattox et, en juin, les derniers vestiges de
la résistance des Confédérés avaient disparu. En novembre précédent,
Lincoln avait été réélu président, mais, le 14 avril 1865, il était
assassiné au théâtre Ford, à Washington, par l’acteur John W. Booth. Cette
disparition tragique allait créer un déséquilibre dans la vie politique.
3 - Le chaos de la Reconstruction
Lincoln, fidèle à son idéal de
l’Union, avait conçu un plan de restauration, fondé sur le retour des États
sécessionnistes au sein de l’État fédéral et sur le pardon, à condition
que fût acceptée l’abolition de l’esclavage. Tel est le sens de
la Proclamation
d’émancipation (22 septembre 1862) qui affranchit les Noirs des États confédérés
à partir du 1er janvier 1863. Elle est reprise en 1865 dans le 13e
amendement qui met fin à l’Institution particulière et à la surreprésentation
du Sud au Congrès.
Le sort des Noirs n’est pas pour autant réglé. Que faire de ces 3,5 millions
d’ex-esclaves qui découvrent la liberté sans savoir ni pouvoir s’en servir
? Fallait-il, du jour au lendemain, les intégrer dans la vie publique en les
faisant participer aux rouages de l’État, des États, des communes ? Lincoln
avait pris conscience de la complexité du problème et donné ses préférences
à une assimilation graduelle. L’assassinat du président entraîna le chaos,
qu’accrurent les extravagances et la concussion du Bureau des réfugiés chargé
d’assurer la transition entre la société esclavagiste et l’autre. Libérés,
les Noirs quittèrent les plantations pour s’installer en ville, bien qu’ils
ne fussent guère qualifiés pour une autre tâche que celle de manœuvres, ou
furent engagés comme métayers sur des exploitations qui survivaient ou avaient
été reprises à bas prix par des hommes d’affaires du Nord. Parfois ils
eurent la chance de s’installer comme fermiers. Fait significatif : alors que
les Blancs avaient eu droit, par une loi de 1862, à une parcelle de 160 arpents
pour un prix dérisoire, rien d’analogue ne fut offert aux Noirs libérés,
pour lesquels aucune place n’était prévue dans la société nouvelle.
Cet échec résulte des incohérences de la politique de Reconstruction. Le
successeur de Lincoln, Andrew Johnson, aurait souhaité continuer sa ligne de
conduite, mais en fut empêché par un Congrès dominé par des radicaux assoiffés
de vengeance. Pour eux, il s’agissait moins de reconstruire le Sud que de le
reconquérir et de l’humilier. Les États du Sud, bien qu’ils eussent accepté
dès 1865 l’abolition de l’esclavage, furent occupés militairement et
gouvernés par des politiciens du Nord, des hommes de paille ou des Noirs.
Plusieurs mesures tendirent à écarter l’ancienne aristocratie du pouvoir. Le
14e amendement (1868), sous couleur d’assurer les droits civiques
de tous les citoyens, écartait des fonctions publiques tous ceux qui avaient
pris part à la rébellion et annulait la dette des États ex-confédérés. Le
15e amendement garantissait le droit de vote à tout citoyen, quelles
que soient sa race et sa couleur, même s’il avait connu la servitude. Des
hommes d’affaires du Nord ou de simples aventuriers munis d’un sac de voyage
(carpet-baggers) se ruèrent sur le Sud à la recherche de gains
faciles ou de propriétés avantageuses. À la conjonction des Yankees détestés
et des Noirs méprisés répondit un contre-terrorisme blanc mené par des sociétés
secrètes comme le Ku-Klux-Klan et dirigé contre les traitres (scalawags).
La violence et la pratique du lynchage entrèrent dans les mœurs. Déjà
traumatisé par la défaite, le Sud le fut davantage par les excès de
la Reconstruction
, décrits avec trop de complaisance par les historiens de la fin du XIXe
siècle (Dunning) et du XXe siècle (C. A. Beard).
Les tensions finirent par s’apaiser. En 1871, tous les anciens États confédérés
avaient été réadmis dans l’Union après avoir accepté le 14e
amendement. Les Blancs furent relevés de leurs incapacités légales et
reconquirent le pouvoir par l’élection. Les carpet-baggers
écartés, les troupes fédérales retirées, les Bourbons comme on appelait les anciens planteurs, retrouvèrent les
leviers de commande dans l’indifférence générale des Yankees et des Noirs.
À la tyrannie des uns succéda le paternalisme des autres : en dépit de toutes
les garanties, diverses mesures discriminatoires, comme les codes noirs, éliminèrent
de la vie politique les anciens esclaves avant de les retrancher de la société
par une ségrégation rigoureuse.
Source : Encyclopédie Universalis
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