Ère jacksonienne

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Pot commun national

 

1 - Un style politique nouveau

Avec l’élection de Jackson à la présidence en 1829 prend fin la période des Pères de la Patrie et s’ouvre celle de l’Amérique démocratique, dans le sens où Tocqueville entendait ce terme, dans son ouvrage paru en 1835, La Démocratie en Amérique. Pour les historiens américains, c’est l’ascension du common man, de l’homme de la rue. Une nouvelle société est en train de se former, qui n’oblitère pas l’ancienne aristocratie des planteurs ou des puritains, mais croît à ses côtés. Pourquoi ? En raison de l’augmentation de la population, qui passe de 4 millions en 1790 à 9,6 en 1820, 13 en 1830, 17 en 1840, 23 en 1850. La population double tous les vingt ans,grâce à l’immigration qui amène des éléments nouveaux : fermiers évincés par les enclosures en Angleterre, ouvriers victimes de l’instabilité économique et Irlandais chassés par la Grande Famine. Une société urbaine se développe, dans le Nord-Est, dans les ports, dans les villes industrielles, et aspire à prendre part à la vie publique. Dans l’Ouest, les communautés pionnières se multiplient au fur et à mesure de l’avance et réagissent contre l’hégémonie et le conformisme de l’Est. Ainsi se développe cette société démocratique qui porte Jackson au pouvoir et le soutient, grâce à l’extension du suffrage universel, à la généralisation du spoils system et à l’ouverture de terres nouvelles consécutive à la déportation systématique des Indiens ; société qui est celle qu’a décrite Tocqueville.

Andrew Jackson est un président d’un type nouveau : né en Caroline du Sud, il a vécu le long de la Frontière , dans le Tennessee, au milieu des pionniers, s’est rendu populaire par sa victoire sur les Anglais, à La Nouvelle-Orléans , en 1815, puis sur les Espagnols en Floride. Il incarne le peuple et l’Ouest, ce qui n’avait été jusque-là le cas d’aucun président des États-Unis. Dans la vie politique, il introduit un style démagogique, vulgaire, faisant appel aux instincts des masses, à leurs sentiments plus qu’à leur raison. Ce qui explique sa popularité, à travers des actions aussi inconséquentes que la lutte contre la seconde banque des États-Unis, considérée comme le symbole d’un capitalisme aristocratique et liée aux intérêts de l’Est contre les tendances inflationnistes des pionniers, ou la déportation systématique des Cherokees, jugés trop civilisés. Il se montre habile politicien lorsque, en 1832-1833, il oppose la fermeté de l’État fédéral à la nullification de la Caroline du Sud : à la menace de sécession brandie par cet État qui repousse le tarif douanier protectionniste, il répond par l’envoi d’un navire de guerre dans le port de Charleston, ce qui amène ses adversaires à résipiscence. Mais l’incident est significatif des tensions qui règnent dans l’Union.

2 - La montée des périls

Avec Jackson, l’atonie politique a pris fin et l’alternance des partis scande la vie publique. Les Républicains, auxquels appartenait Jackson, s’appellent Démocrates, et un nouveau parti remplace les Fédéralistes disparus: les Whigs. La lutte pour ou contre les pouvoirs de l’Union, pour ou contre l’alliance avec l’Angleterre, est reléguée au second plan par le problème de l’esclavage.

La question est capitale et met en cause l’existence de l’Union et son avenir. Les progrès de la révolution industrielle en Europe avaient entraîné un accroissement prodigieux de la demande en coton, dès la fin du XVIIIe siècle, au moment où l’égreneuse mécanique d’Eli Whitney (1793) décuplait la capacité de production. Cette conjonction amena, dans un premier temps, la substitution de la culture du coton à celle du tabac dans les États côtiers, Maryland et Virginie exceptés. Cependant, l’épuisement des sols est tel que les planteurs recherchent de nouvelles terres vers l’Ouest et jettent leur dévolu sur la Louisiane (1812), le Mississippi (1817), l’Alabama (1819) et l’Arkansas (1836). Tous ces États sont admis dans l’Union en tant qu’esclavagistes, dans le sens où la Constitution de 1787 entendait ce terme, en même temps qu'un nombre égal d’États non esclavagistes, afin de maintenir, au Sénat, l’équilibre entre les deux groupes. Il s’agit de savoir où se trouve la ligne de démarcation : dans l’Est, elle avait été fixée le long d’une ligne imaginaire, la Mason and Dixon line, entre la Pennsylvanie au nord, le Delaware et le Maryland au sud. Mais à l’ouest ? Deux États présentant leur admission en 1820, le Maine et le Missouri ; un compromis régla la situation : le dernier était admis comme esclavagiste, mais la limite passerait le long du parallèle 360 40H de latitude nord dans l’ancienne Louisiane.

La culture du coton paraissait inconcevable sans l’utilisation d’une main-d’œuvre servile, la seule que l’on possédât sur place, la seule qui, aux yeux des planteurs, fût économique, puisque payée en nature, et non en espèces. Au début du XIXe siècle, certains hommes politiques comme Jefferson, torturés par cette question en raison de leurs idéaux philosophiques, avaient espéré en la disparition progressive de l’Institution particulière, selon l’euphémisme employé. C’est en ce sens que doit se comprendre l’interdiction de la traite votée par le Congrès à dater de 1808, mesure qui fut reprise et sanctionnée par le congrès de Vienne en 1815. L’esclavage disparut au nord de la Mason and Dixon line, pour des raisons économiques : l’absence de plantations et l’existence d’une main-d’œuvre salariée au rendement nettement supérieur. Si les Noirs affranchis gagnaient bien leur vie, ils ne participaient pas à la vie politique (absence du droit de vote) et faisaient l’objet d’une ségrégation de fait dans tous les lieux publics. Dans le Sud, l’esclavage s’affermissait, car la culture du coton s’étendait, la production doublait régulièrement à chaque décennie et, en l’absence de tout approvisionnement, le prix des esclaves croissait rapidement. La possession d’esclaves finit par représenter une fortune aussi importante que les terres sur lesquelles ils travaillaient. Et les planteurs ne tenaient à se défaire ni des uns ni des autres. Ces esclaves acceptaient leur sort avec une résignation étonnante : si l’histoire a retenu le souvenir de la révolte de Nat Turner (1831) et des atrocités qui l’accompagnèrent (cinquante et un Blancs tués en une seule journée), de tels cas sont rares.

L’Union était-elle condamnée à tolérer l’existence légale de l’esclavage ? Pour les Sudistes, certaines inquiétudes se faisaient jour. Ils se rendaient compte que la progression de l’Union vers l’ouest risquait de jouer contre eux et de détruire l’équilibre qui assurait la survie de l’État fédéral. C’est pourquoi ils soutenaient une politique annexionniste qui se marqua par une colonisation du Texas qui proclama son indépendance en 1835, puis par la guerre contre le Mexique, en 1845, suivie de l’annexion des territoires situés au nord du río Grande, du Nouveau-Mexique et de la Californie. Aucun d’entre eux ne se trouvant dans les limites de l’ancienne Louisiane, les principes de 1820 devaient-ils être extrapolés ou non ?

En 1845, le Texas entra dans l’Union comme État esclavagiste, mais la Californie , bien que située en partie au sud du parallèle 360 40H, avait prohibé l’esclavage dans sa Constitution. La question se transforme en un conflit social entre les planteurs, qui craignaient de voir l’esclavage bloqué vers l’Ouest, et les pionniers, qui redoutaient d’être chassés par ces planteurs. C’est pourquoi les États de l’Ouest jouèrent un rôle essentiel dans les luttes relatives à l’esclavage.

La tension des esprits était exaspérée par la propagande des abolitionnistes, après 1830. Les origines du mouvement sont religieuses et doivent être recherchées dans des sectes humanitaires, comme celle des quakers. Mais l’abolitionnisme est soutenu par les idées philosophiques du XVIIIe siècle et les progrès  de l’esclavage dans le Sud. Ses premiers partisans (Benjamin Lundy, William Lloyd Garrison) sont des isolés, exaltés prêchant dans le désert. Ils reçoivent l’aide de quelques sectes protestantes du Nord et de prédicateurs, comme Theodore Parker et Henry Ward Beecher. La propagande rejoint les aspirations humanitaires de nombreuses couches de la société, jusque-là peu conscientes du problème, et qui en découvrent la gravité. De là, le succès croissant du mouvement, son extension, l’influence de sa presse, comme le Liberator, l’entrée d’abolitionnistes au Congrès. La tension des esprits s’accroît et développe l’irritation dans le Sud qui s’alarme des interventions dans ce qu’il considère comme ses affaires propres. L’ouvrage de Harriet Beecher-Stowe, La Case de l’oncle Tom, en 1852, connaît un succès prodigieux aux États-Unis aussi bien qu’à l’étranger et montre à quel point les idées abolitionnistes se sont propagées et enracinées.

3 - Des solutions de compromis

Dans ce climat tendu, seuls des compromis peuvent prolonger l’Union. Le premier est suggéré en 1850, au moment de l’admission de la Californie , par le politicien Henry Clay. L’admission de cet État, sans esclaves, est compensée par la liberté laissée à l’Utah et au Nouveau-Mexique de décider de l’adoption de l’esclavage. La suppression du commerce des esclaves dans le district de Columbia a pour contrepartie des mesures plus rigoureuses prises contre les esclaves fugitifs qui, profitant de l’underground railroad, passaient dans les États du Nord où leurs anciens propriétaires les réclamaient en vain. Mais ces fragiles compromis résistaient difficilement à la tension croissante.

En 1854, un nouveau conflit éclate à propos des deux territoires du Kansas et du Nebraska : Stephen Douglas fait triompher le principe de la liberté de choix, thèse dangereuse pour l’avenir de l’Union. Au même moment, prenant la relève de l’éphémère parti du sol libre (Free-Soil party), le Parti républicain est fondé sur un programme anti-esclavagiste : contenir l’esclavage dans ses limites actuelles et maintenir l’Union. En 1856, il oppose au démocrate James Buchanan son premier candidat, John C. Frémont, qui recueille un tiers du vote populaire. Les passions s’exaspèrent et la sécession se profile à l’horizon. La décision de la Cour suprême au sujet de l’affaire de l’esclave fugitif Dred Scott (1857) fait sensation : le Congrès ne peut supprimer l’esclavage des territoires où il est implanté. Enfin l’équipée de John Brown contre l’arsenal de Harper’s Ferry en Virginie (1859) et sa pendaison poussent les passions à leur paroxysme.

 Source : Encyclopédie Universalis